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Présence noire

  • Date

    07 . 05 . 19

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   Présence noire

La chevelure crépue d’Alexandre Dumas, les hanches de Joséphine Baker parée d’une ceinture de bananes, sont des images qui ont été associées de façon récurrente au célèbre romancier français et à la talentueuse artiste américaine.
La représentation des Noirs dans l’art occidental est de façon générale marquée par l’absence de personnalisation. À quelques exceptions près, les titres des œuvres — elles ont fréquemment une connotation exotique ou sexuelle — mentionnent rarement l’identité des sujets. Qui étaient-ils au-delà de leurs rôles d’esclaves ou de domestiques ?

L’exposition Le modèle noir, de Géricault à Matisse présentée au musée d’Orsay1, sort de l’anonymat nombre d’hommes et de femmes « de couleur » que les artistes se sont plu à dessiner, peindre, photographier ou représenter au moyen de la sculpture. La présence de ces modèles noirs, qui pour la plupart d’entre eux étaient originaires d’Afrique ou des Antilles et exerçaient des métiers peu valorisants, raconte l’histoire d’un monde qui s’interroge et dont les repères basculent. La période abordée par l’exposition s’étend de 1789 aux années 1950, période de troubles et de transformations politiques, économiques et sociales ; c’est dire la diversité des discours véhiculés à travers les œuvres. L’art se révèle ainsi le miroir d’idées qui traduisent les contradictions des valeurs occidentales. D’un côté les uns, impliqués dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage et de la traite des Noirs, travaillaient à la reconnaissance de l’égalité des personnes2 sans considération d’appartenance « raciale », tandis que d’autres s’acharnaient à développer la colonisation de territoires lointains ou à élaborer des discours anthropologiques racistes.

De nombreux artistes se sont sentis concernés par les grands débats de leur époque, et tout particulièrement par l’abolition de l’esclavage. Certaines oeuvres montrent des figures noires emblématiques, tels Jean-Baptiste Belley3, député du Nord de la colonie française de Saint-Domingue ou Toussaint Louverture qui toujours sur la même île – devenue plus tard Haïti – mena des actions contre l’esclavage et la présence étrangère dans son pays.
Le modèle noir le plus fréquemment représenté dans la peinture du début du XIXe siècle se trouve au cœur de tableaux et de dessins conservés aujourd’hui dans les plus grands musées du monde. Il est connu par son seul prénom : Joseph. Né à Saint-Domingue vers 1793, devenu comédien, il fut repéré à Paris par Géricault dont il fut l’un des modèles favoris. Joseph est le personnage de dos qui, dans Le Radeau de la Méduse (1819) effectue des signaux de détresse.

Derrière le chef-d’œuvre romantique qui suscite d’emblée l’émotion5, il y a un drame : en 1816, la frégate La Méduse fait route vers le port de Saint-Louis du Sénégal, alors colonie française, avec plus d’une centaine de passagers. Peu de personnes survivront au naufrage.
Le corps puissant et idéalisé de Joseph de même que son visage expressif qui a nourri d’autres œuvres de Géricault6 — et celles d’artistes proches du peintre dont Horace Vernet — appartiennent désormais à l’histoire de l’art qui se veut sans frontière et sans préjugé.

Christiane Falgayrettes-Leveau

 

1 Paris, Musée d’Orsay : 26 mars – 21 juillet 2019 ; Pointe-à-Pitre, Mémorial ACTe : 13 septembre – 29 décembre 2019.
Les éditions Gallimard ont consacré un ouvrage en plusieurs tomes (1989-1991) traitant le sujet de l’Égypte ancienne jusqu’au XXe siècle, intitulé L’Image du Noir dans l’art occidental.

 2« Les hommes naissent égaux et libres en droit ». Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, article 1er, 1789.

3 Le célèbre portrait peint en 1797 réalisé par Anne-Louis Girodet représente Jean-Baptiste Belley avec prestance. Né vraisemblablement sur l’île de Gorée (Sénégal) en 1746 ou 1747, Belley fut mis en esclavage à Saint-Domingue. Il aurait racheté lui-même sa liberté. Affranchi, il servit dans l’armée.
Premier député français noir sous la Convention, Jean-Baptiste Belley participa au vote du Décret du 4 février 1794 abolissant l’esclavage dans les colonies. L’abolition était déjà effective à Saint-Domingue depuis 1793. Belley fut arrêté en 1802 sur ordre de Napoléon Bonaparte et mourut en 1805.

La vie du héros national haïtien, François Dominique Toussaint Louverture, à l’origine Toussaint de Bréda, du nom de l’habitation où il était né vers 1743 à Saint-Domingue, est extrêmement mouvementée. Cet affranchi devenu exploitant d’une plantation de café, fut à la tête de plusieurs révoltes d’esclaves aux côtés d’autres insurgés célèbres : Jean-François, Georges Biassou, Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe … Les qualités militaires de Toussaint Louverture qui, après avoir rallié la République, devint général de division, puis lieutenant- gouverneur de la province de Saint-Domingue en 1796, servirent ses ambitions politiques. Le 8 juillet 1801, il promulgua la Constitution déclarant l’indépendance de son pays en le nommant gouverneur à vie. Sur les ordres de Bonaparte, Toussaint Louverture fut déporté en France en 1802 et mourut au Fort de Joux le 7 avril 1803.

5 Œuvre majeure de la peinture française du XIXe siècle, Le Radeau de La Méduse – Géricault s’est beaucoup documenté et a réalisé de nombreuses esquisses – constitue une sorte de manifeste : à travers le thème du naufrage apparaissent des questionnements humains et politiques.

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