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Le masque de Diable rouge

  • Date

    11 . 02 . 21

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Dans le contexte sanitaire actuel, bon nombre d’organisations ont dû renoncer à la tenue des carnavals. Partout dans les Caraïbes, des initiatives naissent ainsi dans le but de faire vivre cette fête incontournable en lui donnant de nouvelles formes. À notre manière, nous avons aussi souhaité contribuer à la valorisation de ce patrimoine en évoquant un des attributs les plus importants du carnaval : le masque de Diable rouge.

Chaque année, de nouveaux personnages naissent tandis que d’autres perdurent à l’instar du « Nèg gwo siwo », de « Maryann lapo fig » ou encore du « Moko zombi ». Tout comme eux, le « Papa Diab » est l’une des figures clés de la fête. Sous l’égide de Vaval, le roi du carnaval et de sa veuve la « Guiabless » (Diablesse), les diables rouges sont à l’honneur le Mardi gras, jour officiel de leur sortie.

Déjà, lors des premiers carnavals organisés par les esclaves devenus libres, le Diable rouge occupait une place centrale. Certains contes populaires comme « La Pimprenelle » expriment d’ailleurs l’importance que revêtait ce personnage pour les enfants esclaves. Cette créature hideuse venait les effrayer autant que les faire rire afin de leur faire oublier, un temps, leur douloureuse condition.

 

Aujourd’hui encore, les Diables rouges attaquent et piquent à l’aide de leurs fourches les enfants et festivaliers. Entouré de ses diablotins (traditionnellement l’apprenti, le compagnon et le patron), on le reconnait à son vêtement rouge informe. À la différence de ceux de ses compagnons, son costume exhibe des fragments de miroirs et des grelots sont parfois fixés sur sa queue. Il porte un masque, caractérisé par de longues cornes rouges, de grandes dents pointues et une chevelure indisciplinée. Il était fabriqué à l’origine à base de peaux de moutons, de calebasses, de mâchoires de requin et de crinière de cheval. Il pouvait peser jusqu’à dix kilos et n’était donc porté que par très peu de festivaliers.

De nos jours, le masque de Diable rouge est beaucoup plus fréquent dans les cortèges et on trouve de nombreuses interprétations créées à partir d’éléments de récupération, telles les pièces réalisées par Georges Grangenois qui ont pour support un casque de moto.

Comme pour d’autres personnages du carnaval, certaines caractéristiques du masque de Diable rouge seraient marquées par un héritage africain. Aimé Césaire avait d’ailleurs été frappé par les similitudes existantes entre l’accessoire festif caribéen et le masque animalier des jeunes initiés de la région de Casamance portant corne et sonnailles1.

Invité dans cette région par son ami le président Léopold Sédar Senghor, il eut une révélation :
« On avait organisé une sorte de grande fête un petit peu folklorique, et brusquement au détour d’un chemin, je vois apparaître un grand masque. Je reste saisi, je dis au Sénégalais qui était à côté de moi : « Mais comment, ce masque, vous aussi, vous l’avez ? » Il dit : «  Comment nous l’avons  ? Comment nous aussi  ? Mais c’est notre masque ! ». Je dis : « Oui, mais il existe aussi aux Antilles ! Il existe à la Martinique ! Je reconnais ce qu’on appelle à la Martinique “le diable du Mardi-Gras” ». […] Je demande alors au guide : «  Mais qu’est-ce que c’est pour vous ? ». Il me répond : «  C’est le masque que portent les initiés !  » Et il m’explique que le symbolisme de ce masque, les cornes de bovidé, c’est un peu comme les cornes d’abondance, c’est le symbole de la richesse, et la constellation de miroirs, c’est le symbole de la connaissance2. »

Les jeunes initiés du bukut jola au Sénégal vivent un apprentissage qui leur permet d’accéder à la maturité et au statut d’homme. Ce passage se traduit notamment par le port de certains attributs lors des célébrations qui suivent l’initiation au sein du village. Alors qu’il était en mission au Sénégal, Alexandre Lasnet rapporte ces informations : «[…] ils sont coiffés de casques en paille s’enfonçant jusqu’aux épaules, présentant deux étuis à hauteur des yeux, ornés de graines rouges et surmontés de deux cornes de bœuf, une longue chevelure en filasse d’écorce de baobab leur fait suite et descend jusqu’à la ceinture ; à leur pagne sont attachés des grelots et une chevelure analogue à celle du casque qui retombe jusqu’aux pieds. »

De tous les appendices qui ornent les masques de l’Afrique subsaharienne, les cornes sont les plus fréquemment représentées. Elles symbolisent, comme d’autres attributs zoomorphes, un trait de caractère propre à l’animal représenté. Les cornes de ce type de masque-cimier kwele – relativement rare – évoquent ici celles de l’antilope.

Certaines coutumes carnavalesques proviennent d’autres influences, notamment européennes. Ainsi, les cornes du masque de Diable rouge évoquent également le Malin, personnage issu de la religion catholique à laquelle bon nombre d’esclaves avaient été obligés de se convertir et permettait de rappeler à l’ordre les enfants.

Pour les mascarades en Afrique comme pour le carnaval dans les Caraïbes, la sortie des masques constitue un moment fort de la vie des populations et exprime à chaque fois une volonté de partage des valeurs communes.
Élément central du carnaval, le masque de Diable rouge représente parfaitement le métissage de cultures avec lequel cette manifestation se construit encore aujourd’hui et rappelle l’importance de cette pratique liée au contexte social, politique et religieux.

Aimé Césaire l’expliquait ainsi : « Le carnaval éclaire une partie de notre histoire […] et quand on sait bien le lire, une partie de nous-mêmes3. »

 

 

 

 


 

Daniel Maximin, « Aimé Césaire, la poésie, parole essentielle » in Présence africaine (Paris), n° 126, 1983, p. 7-23.
Écoutez Aimé Césaire raconter son expérience lors de son séjour au Sénégal dans ce reportage réalisé par RFO Martinique.

Alexandre Lasnet, Une mission au Sénégal : ethnographie, botanique, zoologie, géologie, Paris, A. Challamel, 1900, p.166.

Geneviève Wiels, extrait de Carnaval « antan lontan», film réalisé en 2003.

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