Coups de
cœur

Le musée Dapper partage avec vous ses coups de cœur (lectures, films, expositions) et vous fait part des projets qu'elle soutient...

 

Entretien réalisé par Marie-Denise Grangenois – 14 mai 2015

 

 

L’Autre citoyen, l'idéal républicain et les Antilles après l'esclavage, Silyane Larcher

En 1848, l’abolition de l’esclavage, par la Seconde République, a libéré des chaînes plus de 250 000 esclaves. Par l’application du suffrage universel, ceux des Antilles, de la Guyane et de la Réunion ont, en théorie, été dotés des mêmes droits civils et électoraux que tous les citoyens (masculins) de la métropole. La réalité a été fort différente. Ces citoyens colonisés sont longtemps restés soumis à un régime d’exception. Au Parlement, à Paris, leurs députés votaient des lois qui ne leur étaient pas applicables ! Le pouvoir exécutif et les gouverneurs locaux s’occupaient de leur sort.

Comment, dans un pays construit sur une citoyenneté que l’on prétend universaliste et abstraite – et qui ne cesse de le répéter – a-t-on pu s’accommoder d’une telle contradiction ? L’histoire que nous raconte ce livre est celle de luttes et de rapports de forces. Une histoire de violences dont les anciens esclaves sont les protagonistes anonymes. Dans une société française dite « postcoloniale », l’auteur invite à méditer les fondements complexes de l’articulation entre citoyenneté, question sociale, histoire et « race ».

Silyane Larcher est philosophe et politiste. Elle enseigne actuellement à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation (ESPE) de la Martinique. Elle est aussi chercheure associée à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (IIAC) de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

L'Autre citoyen. L'idéal républicain et les Antilles après l'esclavage, de Silyane Larcher

Editions Armond Colin, coll. « Le temps des idées », 2014

 

En vente à la librairie Dapper et en ligne

 

Communiqué de presse – exposition sur l’île de Gorée

Souleymane Keita sur l’île de Gorée


Souleymane Keita
© Photo Chester Higgins, 2005.

Exposition organisée par « Gorée – Regards sur cours » et la Mairie de Gorée
Du 29 mai au 11 juin 2015

Une exposition en hommage à l’artiste plasticien céramiste Souleymane Keita, disparu en juillet 2014, se tiendra au centre socioculturel de Gorée du 29 mai au 11 juin.

Cinq artistes qui furent ses plus proches amis lui rendront hommage :
Soly Cissé, Viyé Diba, Ndary Lo, Mauro Petroni et Ousmane Sow.

Sous l’égide de la Mairie de Gorée, cette exposition ouvrira à l’occasion de la manifestation « Gorée – Regards sur cours » et sera prolongée jusqu’au 11 juin.

 

C’est tout naturellement que cet hommage se tiendra à Gorée, puisque Souleymane Keita était Goréen. Il y naquit en 1947 et y vécut de nombreuses années avec sa femme et ses deux filles Racky et Oumy. Et, comme le dit Sylvain Sankalé dans un très beau texte qui accompagnera cette exposition, « cette île-mémoire recélait tout son univers et constituait, pour une très large part, le socle de sa créativité et de sa création ».

Diplômé de l’École nationale des Beaux-Arts de Dakar sous la direction d’Iba Ndiaye, il est le chef de file de l’art contemporain au Sénégal, et ses œuvres ont été acquises par de nombreux musées, collectionneurs, institutions, présidences et ambassades à travers le monde.

L’exposition présentera un triptyque et une vingtaine de toiles, regroupées autour de thèmes qu’il a développés tout au long de sa vie : Scarification, Chemises de chasseur et Synthèse. Scarification évoque les pratiques rituelles de son continent, les Chemises de chasseur le Mali de ses ancêtres, et Synthèse, comme son nom l’indique, constitue la synthèse de quarante ans de travail autour de la peinture et de la céramique.


Souleymane Keita
Chemises du chasseur
Dimension : 110 x 135 cm
Année : 2004
Médium : Acrylique sur toile
© Photo Bakary Mbaye, 2015.

Voisineront avec ses toiles, quelques céramiques sur assiette qu’il créait dans l’atelier Céramiques-Almadies, et qui étaient pour lui un retour aux sources puisque c’est en section Céramiques qu’il débuta sa formation.

Ces céramiques seront présentées par son ami Mauro Petroni qui a réalisé, pour le Centre international de conférence Abdou Diouf à Diamniadio, une œuvre en hommage à son ami disparu. Œuvre dont la photographie accompagnera ici les pièces de Souleymane Keita.

Tout comme une photo de la Scène de la scarification d’Ousmane Sow s’insérera dans l’espace consacré aux Scarifications de l’artiste, auprès d’une toile intitulée Bout de bois de Dieu, spécialement créée par Viyé Diba pour l’exposition autour du même thème.

Clin d’œil à une époque où ils n’étaient ni l’un ni l’autre connus, Ousmane Sow présentera une œuvre ancienne inédite, ici exposée pour la première fois, L’Empereur fou, un personnage dont il poursuit aujourd’hui la création à travers des sculptures animées qui sont, pour le moment encore, son jardin secret.

Autre clin d’œil au passé, Soly Cissé a choisi de présenter deux de ses toiles qui lui font penser aux premières peintures de Souleymane Keita : Particules 1 et Particules 2.

Parce qu’il était particulièrement fasciné par la façon dont il tenait toujours sa sacoche fermement arrimée sous son aisselle, Ndary Lo a réalisé, spécialement pour l’exposition, un portrait très expressif de son ami.
Il plantera sur la scène du centre socioculturel, Un arbre pour Souley, sculpture en fer à béton qui est sa marque de fabrique. De plus, il accompagnera les toiles de Souleymane Keita d’une installation aérienne intitulée Envol.

Centre socioculturel Boubacar Joseph Ndiaye : rue Malavois X rue Bouffler’s
Exposition ouverte de 10 h 30 à 18 h 30
Entrée libre

Cette exposition a été rendue possible grâce au concours d’AXA Sénégal qui assure les œuvres. Le musée Dapper a apporté son aide à la mise en place de l'exposition.
Contact : Racky Jayne Keita / tél. : 77 700 07 33

 

Télécharger le PDF du communiqué de presse

 

Communiqué de presse - Gorée - Regards sur cours

Gorée - Regards sur cours 2015, dixième édition


Droits réservés

Gorée – Regards sur cours 2015, dixième édition
29, 30 et 31 mai 2015
Une autre façon de visiter l’île tout en découvrant des expositions d’art plastique

Du vendredi 29 au dimanche 31 mai 2015, l’île de Gorée, située au large de Dakar, accueille la dixième édition de la manifestation artistique intitulée « Gorée – Regards sur cours ».

Pendant trois jours, les habitants de l’île invitent le public à vivre un moment privilégié, en permettant à chacun de pénétrer dans l’intimité de leurs cours et de leurs jardins, leur offrant ainsi la possibilité de découvrir les merveilles architecturales de leur île classée Patrimoine mondial de l’humanité, tout en découvrant des expositions d’art contemporain.

Derrière les façades colorées qui bordent les ruelles sablonneuses de l’île, se cachent des maisons à l’architecture métissée, habitées par une population dont les touristes ne peuvent soupçonner le charme. Or Gorée est avant tout une île vivante et joyeuse. Gorée – Regards sur cours est né de l’imagination de Marie-José Crespin, Goréenne engagée depuis toujours pour la promotion des arts et de la culture. Elle eut cette idée simple et juste : associer la découverte de l’île à des expositions d’artistes.

Ainsi, chaque année depuis 2003, puis tous les deux ans à partir de 2009 (en alternance avec la Biennale des arts de Dakar), près d’une centaine d’artistes sont invités à exposer : créateurs confirmés ou nouveaux talents, peintres, photographes, sculpteurs, designers, créateurs à la frontière de l’art et de l’artisanat, venant du Sénégal ou de l’étranger.

Certains, aujourd’hui internationalement reconnus, y exposèrent pour la première fois, tel le designer Ousmane Mbaye. D’autres, artistes confirmés comme Ndary Lo, Soly Cissé, Moussa Sakho ou Aïssa Dione, reviennent à chaque édition.

Cette année encore, Ousmane Mbaye et Moussa Sakho exposeront, au côté des révélations que furent lors de précédentes éditions le sculpteur d’oiseaux Seydou Diedhiou, la dessinatrice Manoa, ou encore la créatrice textile Johanna Bramble.

Pour cette dixième édition, une cinquantaine de cours ouvriront leurs portes et quatre-vingts artistes ont été sélectionnés, parmi lesquels Marie Jampy, Ngoor, Guy Jay, Sébastien Bouchard, Khadidiatou Sow, Marina Ricou, Douts, Saadio... Et certaines galeries de Dakar, comme la Galerie Arte Design, investiront quelques maisons. La délégation Wallonie-Bruxelles à Dakar, qui présente à partir du 28 avril sur l’esplanade de Gorée près d’une centaine de photos de la découverte initiatique de l’île signées Jean-Dominique Burton, prolongera cet événement à l’intention des spectateurs de Regards sur cours.

Gorée – Regards sur cours rend hommage cette année à Souleymane Keita, artiste plasticien céramiste et figure majeure de la peinture sénégalaise, dont la disparition brutale en 2014 a bouleversé le monde artistique et la communauté goréenne dont il faisait partie. Une vingtaine de ses œuvres seront présentées au Centre socioculturel, accompagnées de créations originales de Viyé Diba, Ndary Lo et Mauro Petroni, et d’œuvres de Soly Cissé et Ousmane Sow, qui souhaitent ici saluer la mémoire de leur ami.

Cette exposition, rendue possible grâce au soutien d’AXA Sénégal, sera prolongée jusqu’au 11 juin 2015, sous l’égide de la Mairie de Gorée, partenaire depuis toujours de Gorée – Regards sur cours. Autre point fort de cette dixième édition, la société Eiffage Sénégal exposera, dans une des plus belles maisons de l’île, une partie de sa collection d’entreprise riche d’une centaine d’œuvres d’une soixantaine d’artistes, pour certains reconnus comme Iba Ndiaye, Amadou Sow ou Moussa Traore, et de jeunes créateurs comme Manel Ndoye.

La manifestation bénéficie du concours financier exceptionnel d’Eiffage Sénégal, qui accompagne cette initiative depuis sa première édition en 2003 et pour la première fois du Port autonome de Dakar. Regards sur cours s’inscrit désormais parmi les événements artistiques majeurs du Sénégal alors que son organisation repose sur une petite équipe de bénévoles et sur la mobilisation de ses habitants qui ont à coeur de faire vivre leur île et y parviennent.

Pendant trois jours, Gorée vit comme jamais, de façon à la fois paisible, gaie et chaleureuse, par la grâce d’un public respectueux de cette vie qu’il est invité à partager, et conscient de profiter d’un moment d’exception.

Site : www.regardsurcoursgoree.com

Heures d’ouverture : de 11 h 00 à 19 h 00
Entrées gratuites

Contact : Marina Ricou
Tél. : 77 653 99 11

 

Télécharger le dossier de presse de la manifestation Gorée - Regards sur cours

 

Vu par le musée Dapper - jeudi 9 avril 2015

Pieter Hugo, à la Fondation Cartier-Bresson, Jusqu’au 26 avril


Ann Sallies, ma nourrice, Douglas, 2013
© Pieter Hugo, courtesy Galerie
Stevenson, Le Cap/Johannesburg et
Yossi Milo,New York

Après avoir exposé en 2009 David Goldblatt, chef de file de la photographie sud-africaine, et Guy Tillim, photographe documentaire, la Fondation Henri Cartier-Bresson se penche aujourd’hui sur les travaux de Pieter Hugo, talent de la génération post-apartheid, né en 1976. Elle présente son dernier projet intitulé « Kin (l’intime) ».

Si Goldblatt a témoigné de la vie quotidienne sous le régime avec des photos prises sur le vif – parfois à la manière des photo-reporters, Pieter Hugo, adolescent lors de l’élection de Nelson Mandela, fait poser ses sujets, compose tous ses clichés, qu’il appelle – en tout cas ceux-ci – des « autoportraits ». Le résultat n’en est pas moins saisissant que chez son aîné, car il émane des personnes figurées une douleur sourde, une solitude incompressible et une beauté paradoxale, presque picturale.

Le photographe dit avoir souhaité rendre compte de la schizophrénie de son pays, des difficultés que ses habitants ont à y vivre, à s’y comprendre. Les sujets sont pour la plupart issus de la classe pauvre, la misère se lit sur leurs traits ; ils sont majoritairement noirs – des garçons semblant vidés après une cérémonie d’initiation, un couple figé en tenue traditionnelle zulu –, mais on trouve parmi eux quelques Blancs, non moins écorchés. Des questions identitairesdont témoignent ces propos du photographe : « L’Afrique est ma terre natale, mais je suis blanc. Je me sens africain […], mais si on demande à n’importe qui en Afrique du Sud si je suis africain, la réponse sera toujours négative

Dans les salles d’exposition, après des natures mortes – presque des peintures oserait-on dire si l’artiste ne se revendiquait plutôt de la sculpture – une succession de portraits en couleurs, plus grands que nature, de ses proches, sa nourrice, sa femme, ses amis…Mais jamais de Noirs et de Blancs ensemble. Et toujours ce même regard non pas vide, mais sans bonheur, sans sourireet plein de désarroi, voire de résignation. L’impressionnant dans ces photos, c’est aussi leur grain, le rendu étonnant de la peau, des cheveux que l’on pourrait dénombrer. De l’hyperréalisme presque. Et il y a également deux pendants, deux vues aériennes : d’un côté le Cap surprotégé, piscines, grillages, maisons identiques, et de l’autre Le Cap des townships, avec ses tôles ondulées et ses ordures. Photos plus attendues, mais efficaces car immédiatement déchiffrables, davantage peut-être que celle représentant des terrains vagues devant les gratte-ciel de la ville, ou celle de cette femme allongée au pied d’un arbre.

Si la violence de « Kin (l’intime) » est moins perceptible que celle de « Hyènes », série plus ancienne où des jeunes Nigérians adoptent diverses postures en compagnie de cet animal et dont on ressort déstabilisé, inquiet, elle est latente ici et traduit un mal-être, une impression de violation du secret, d’indiscrétion et surtout de désenchantement. Désenchantement qui fait la force de ce travail de mise à nu de l’intime et qui habite aussi les objets – principalement des photos, dont un cliché de Goldblatt – ornant le studio, l’appartement de l’artiste. Présentés sous vitrine, ils montrent que la mort, l’incroyance en une issue heureuse entourent Pieter Hugo, également auteur de « There’s a Place in Hell for Meand My Friends », série en noir et blanc ô combien remplie de cynisme.

Une touche d’espoir habitera-t-elle ses prochaines œuvres ?

 

Vu par le musée Dapper - 31 mars 2015

At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves, Robyn Orlin


DR

Au 104, samedi 11 et dimanche 12 avril 15 h et 18 h 30

Robyn Orlin, Germaine Acogny, une Blanche, une Noire.

Une Sud-africaine, une Sénégalaise. Deux grandes dames africaines à Paris. Une rencontre fusionnelle, semble-t-il, qui prend au Théâtre de la Ville et au 104 la forme d’un défi lancé à l’Occident.

Par le biais de portables – caméras omniprésentes – les deux femmes sont sur scène, l’une à l’écran, convoquée également par les danseurs, l’autre par textos servant, non sans humour, à guider le public.

Robyn et Germaine tentent de réunir les couleurs devant un public majoritairement blanc, mais prêt à se laisser maltraiter, pas trop, les artistes connaissant et respectant les limites. Et s’ils violentent les spectateurs, les arrosent, les bousculent, les grattent même, ils ne sont pas tendres non plus entre eux. En effet, ils s’en prennent des coups !

Huit bolides, en short Adidas ou d’autres marques, ouvrent la représentation ; ils portent lunettes et tons ultra-vifs. Les voilà qui, à grands coups de tongs frappées au sol, font d’inquiétantes aller venues scandées par des cris, des apostrophes vocales. Ils regardent, toisent le public comme une bande des cités ou un gang new-yorkais. Ils sont beaux, athlétiques, musclés, certains plus en chair que d’autres, mais tirant toujours profit de leur corps. Et les voilà qui montent littéralement sur nous, frôlant nos épaules, nous marchant presque dessus. Et ce n’est que le début de ces rapports forcés.

Une pièce contact, une pièce qui vous touche, au propre comme au figuré. Au départ limite agressifs les gars, limite « attention, n’oubliez pas que l’on pourrait être les plus forts ». L’Afrique contre l’Occident, la culture africaine souvent maltraitée, proie des clichées est ici interrogée. Les rapports nord-sud aussi.

On nous annonce que l’on assiste ce soir à une cérémonie, à un rite. Les mauvais esprits doivent être chassés, doivent quitter la salle qui en est pleine. Là est l’intrigue. Là est dessiné le rapport au public, chez qui les mauvais esprits se trouvent, évidemment. Et là les costumes changent et l’on plonge dans une Afrique intemporelle – sonnailles, chasse-mouches et autres accessoires, parures de tête –, parfois brisée, remise en question par l’apparence de l’un ou de l’autre, tel celui-ci avec ses longues dreads ou celui-là qui se pavane en talons aiguilles et short pailleté d’argent.

Robyn Orlin, marquée par l’histoire de son pays, a, à sa manière de chorégraphe, dénoncé l’apartheid ; elle met encore une fois en scène son credo : « l’art ne sert à rien, s’il n’est pas en prise avec le réel ». Et là, dans ce spectacle dont tous les intervenants sont noirs – ils font partie de la troupe de Germaine –, l’un des buts est en effet d’avoir prise sur le réel, de le montrer dans sa diversité et son étrange hétérogénéité, dans son « insondabilité ».

Les Blancs sont pris à parti, on se moque d’eux dans cette pièce créée pour le festival d’Avignon en 2014. Et ça fait du bien. Si on inversait un peu les rôles, si c’était aux Blancs de présenter leurs papiers, si c’était à eux que l’on criait « Passeport, passeport » ?

Mais il n’est pas question que de politique, ou de sujets graves dans le spectacle ; si on y aborde des thèmes primordiaux, c’est toujours avec légèreté, humour, sans jamais tomber dans le drame. On désamorce souvent les tensions, on exorcise bien, sans faire trop de mal – on s’en prend à Marine Le Pen, que même les lions ne veulent pas manger : « produit avarié ».

At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves, c’est peut-être avant tout de la danse, des prouesses acrobatiques, des chants, des images, des rythmes, des couleurs et des genres mélangés. N’est-ce pas aussi l’illustration de l’œuvre d’art total, au sens le plus complet du terme ? Ainsi des chorégraphies de lions, des scènes proches de la transe, ou des solos de hip-hop / breakdance subjuguent-ils le public envoûté par les sons et les exploits techniques, plongé en plein cœur d’une Afrique à la fois imaginaire et réelle. « Qu’est-ce que le corps africain, de quelles performances est-il capable ? », telles sont les questions qui semblent ici posées, mettant en avant toutes les richesses de la danse africaine moderne.

Robyn Orlin, née en 1955 à Johannesbourg, débute sa carrière de chorégraphe en 1980. Elle ouvre alors un cours pour artistes noirs, commence à travailler dans une compagnie et est très politiquement engagée. Beaucoup de ses pièces ont été interdites en Afrique du Sud. C’est au début des années 2000 que la valeur de ses travaux commence à être reconnue.
Son site : http://www.robynorlin.com/

Germaine Acogny, danseuse et chorégraphe, fonde en 1968 à Dakar le premier studio de danse. Entre 1977 et 1982, elle dirige Mudra Afrique, créé par Maurice Béjart et Léopold Sédar Senghor à Dakar. En 1980, elle écrit le livre Danse africaine. Moult fois décorée, elle inaugure en 2004 l’École des sables de Toubab Dialaw à Dakar, « seule structure panafricaine de formation en danses traditionnelles et contemporaines d’Afrique de haut niveau avec le Centre chorégraphique de Ouagadougou / Burkina Faso ».
Son site : http://www.jantbi.org

 

Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 16 mars 2015

États d’urgence, d’André Brink

États d’urgence, d’André Brink

États d'urgence est probablement le livre qui dévoile le mieux le rapport d'André Brink au monde et à la littérature. L'auteur nous en fait la confession en posant en épigraphe une citation d'Athol Fugard1,« Le seul lieu sûr dans ce monde est à l'intérieur d'une fiction », et en choisissant des modes de narration et de mise en texte singuliers.

Le sous-titre retenu pour ce roman est déroutant : « Notes pour une histoire d'amour ».
Quels liens entretiennent en effet l'amour et l'état d'urgence dans lequel se trouve l'Afrique du Sud au moment où André Brink entame l'écriture de ce texte ?
La réponse semble contenue dans ce paragraphe situé presque à la fin du livre : « Garder les choses séparées, distinctes, à part (hommes et femmes ; vie et mort, commencement et fin, le fond et la forme d'un texte, la vie et la fiction), les définir par leurs différences plutôt que par ce qu'elles ont en commun doit mener à la schizophrénie, à l'effondrement du cerveau qui essaie de maintenir ces distinctions. C'est en cela que réside l'échec de l'apartheid, et l'échec aussi, à mon avis, du structuralisme. Ce qu'on occulte, dit Jung quelque part, réapparaît pour prendre une terrible revanche. Et sûrement la plus terrible revanche prend place lorsqu'on refuse l'unité fluide des choses pour la remplacer par un isolement de principe2. »

Le tour de force d'A. Brink dans cette « histoire mosaïque » est de nous impliquer dans quatre récits qui se font écho et progressent pour aller vers une fin sans cesse remise en question.
Nous avons en effet quatre récits :
- L'histoire d'amour rédigée par Jane Fergusson. Très vite le lecteur découvre qu'il s'agit en fait de la mise en récit de son journal intime ; son contenu est identifié par une mise en italiques.
- Le récit de l'histoire d'amour entre Mélissa et Philip qui semble être l'axe central du roman.
- Le récit des événements antérieurs et consécutifs à l'état d'urgence instauré après les émeutes anti-apartheid des années 1980.
- La réflexion sur la théorie littéraire, réflexion élaborée à partir d'incursions dans des textes majeurs de Derrida, Barthes, Wittgenstein, Sartre, Jung…

Résumer l'histoire serait artificiel tant il est vrai que ce texte se construit et se déconstruit.
Et c'est dans ce travail sur la forme que réside tout le bonheur de la lecture d'États d'urgence.
Le lecteur est invité à participer à cet effort pour retrouver « l'unité fluide des choses ».
Mais aussi à jouir de l'audace d'un « narrateur-écrivain » qui ose défier ce principe qui veut que rien ne détermine plus une fin qu'un début3.
Retenons l'ossature. Au début du roman, le « narrateur-écrivain » tente d'écrire une histoire d'amour toute simple, dans une Afrique du Sud déchirée, saccagée. Il veut échapper au diktat des agents littéraires qui réclament une dimension politique à toute œuvre écrite dans ce pays. Il reçoit de façon inattendue le manuscrit d'une jeune auteure, Jane Fergusson, qui raconte une histoire des plus conventionnelles entre une jeune femme et un homme d'âge mûr, aventure qui se termine par le suicide de l'héroïne. Il décide de transmettre ce manuscrit à des maisons d'édition. Reconnue pour la flamboyance de son style, cette première œuvre ne sera pas éditée car il y manque la violence des événements politiques.
Jane Fergusson se suicide également. Le refus de son manuscrit en est-il la cause ?
Cette mort va déclencher chez le narrateur-écrivain le besoin de connaître les limites de sa propre liberté à choisir la frontière entre « le texte » et « le monde4 ». À son tour, il va imaginer l'histoire d'un amour passionné entre Mélissa, jeune étudiante, et le professeur Philip Malan, dont elle est l'assistante. Philip Malan est marié depuis 15 ans et père de deux enfants.
Les amants sont témoins des manifestations anti-apartheid. La chronique des mouvements de libération de l'ANC et des répressions du gouvernement blanc de l'époque s'immisce dans l'évocation de leur quotidien.La question de l'engagement est alors posée. Mélissa et Philip ont-ils le droit et les moyens de vivre leur passion en vase clos ? Quel sens donner à ce désir d'échapper au monde ? Dans la rencontre amoureuse, quels liens entre le passé, le présent et le futur du couple ?
Toutes ces interrogations renvoient à la dimension historique des personnages de toute fiction et à l'inscription dans le temps et l'espace de tout être humain dans la vraie vie.
Dans ce roman, les notes de bas de page de l'auteur questionnent la théorie littéraire. André Brink analyse les alternatives à l'intérieur d'un texte et dans le cadre plus large d'une œuvre considérée comme un tout ; il met ainsi en lumière l'intra-textualité et l'intertextualité de ses écrits.
États d'urgence est une magnifique exploration de la fonction du langage en référence à Lacan cité dans le texte : « C'est le monde des mots qui crée le monde des choses5 ».

André Brink est décédé le 6 février 2015, il laisse une œuvre marquée par son combat contre l'apartheid ; proche d'Albert Camus, il fut aussi transformé par sa rencontre avec les textes d'Aimé Césaire.
Sa découverte de l'œuvre de Césaire remonte à ses années passées en France.Le Cahier d'un retour natal m'aida à comprendre mon besoin de rentrer au pays6. »
Une autre rencontre avec la Martinique fut déterminante dans sa vie.
« Pour moi, la Martinique fut d'abord, à une époque antédiluvienne, symbolisée par Mireille, de la rue Saint-Denis : Mireille au corps lisse d'ambre et de miel, à la crinière de jais, aux yeux sombres pailletés d'or, à la voix harmonieuse7. »
Mireille, rencontrée à Paris en mai 1968, et probablement évoquée dans États d'urgence sous le nom de Claire : « Et puis ce fut la fin. Je devais rentrer, retrouver ma vie. Être responsable, adulte, raisonnable.
- Je ne vois pas pourquoi, dit Mélissa, troublée. Si tu l'aimais tellement, si elle t'aimait, pourquoi ne pouviez-vous rester ensemble ?
- Ce n'était pas vraiment possible, Mélissa. Tout était contre nous.
- Non ! Non, si vous étiez amoureux.
- Claire venait de la Martinique.
- Et alors ?
- Est-ce que tu ne comprends pas ? Ici en Afrique du Sud, elle aurait été une personne de "couleur", il n'était pas possible de venir dans ce pays ensemble8

André Brink avait foi en la capacité de l'écriture à changer le monde ; il déclarait dans une interview donnée en 19999 :
« Je détiens aujourd'hui une preuve beaucoup plus importante du pouvoir de la littérature. Je fais référence à l'une des expériences les plus cruciales de toute mon existence. Cela s'est passé à la fin du mois de mars. Mandela m'a invité à prendre le thé avec lui et nous avons passé la matinée ensemble, en tête à tête, avec personne d'autre. Le président était dans un état d'esprit très bavard. Il n'a cessé de parler. Et puis, à un moment donné, il a mis sa main sur la mienne et il m'a dit : "Tu sais, je te lisais en prison et tes livres ont changé ma vision du monde." C'était pour moi la consécration suprême.Je pouvais mourir après cela, car qu'est-ce qu'on pouvait attendre de plus de la vie ? »

1 Athol Fugard, acteur, directeur de théâtre, dramaturge, écrivain, metteur en scène, producteur, réalisateur et scénariste sud-africain.
2 États d'urgence , p. 319.
3 Idem , p. 37.
4 Idem , p. 17.
5 Idem , p. 314.
6 Mes Bifurcations. Mémoires ,traduit de l'anglais par Bernard Turle, Actes Sud (coll. « Babel »), [2010] 2014.
7 http://www.martinique.franceantilles.fr/une/l-histoire-d-amour-entre-andre-brink-et-la-martinique-293194.php
8 États d'urgence , p. 191.
9 Voir http://www.humanite.fr/node/213738.

États d'urgence, d'André Brink, 1988
Traduit de l'anglais par Michel Courtois-Fourcy
Éditions Stock (coll. « La cosmopolite »)
410 pages
Format : 140 x 225 mm
EAN : 9782234021143
Prix: 18,50 €

 

En vente à la librairie Dapper et en ligne

 

Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 30 janvier 2015

Terrain glissant, de Vanessa Spence

Terrain glissant de Vanessa Spence

Un roman d’une grande actualité !

Terrain glissant.

Oui ! On est en terrain glissant quand le quotidien se construit sur les préjugés de race, de classe, de genre, sur des clichés en tous genres.

Vanessa Spence explore avec finesse et nuance la relation amoureuse de Katherine, jeune noire jamaïquaine qui choisit d’avoir un enfant d’un homme blanc, plus âgé qu’elle, américain et marié !

C’est à travers le récit à deux voix, celles de Katherine et de Carla, sa meilleure amie, que le lecteur suit l’évolution de cette liaison et découvre tous les sujets tabous de cette société créole.

L’alternance des témoignages de Katherine et Carla renforce le sentiment que dans cette affaire qui sème le trouble, tout est question de point de vue, chacun voyant le monde depuis sa fenêtre.

Carla nous éclaire d’ailleurs dès le deuxième chapitre : « Ce qui s’est passé avec cette liaison entre Katherine et Bob, tout à fait en dehors de l’enfant, c’est qu’un nombre infini de gens se sont sentis concernés […]. Des douzaines de personnes décidèrent de s’y intéresser personnellement, puis prirent parti. » 1

Prendre parti sans tenir compte du mystère qui entoure chaque rencontre. Prendre parti très vite pour conjurer la peur de se dévoiler à soi-même en découvrant l’histoire de l’autre.

 

La petite histoire de Katherine et Bob croise la grande Histoire de la Jamaïque et de la Caraïbe.

À Kingston, ville créole produit d’une colonisation encore si présente dans les consciences, toutes les races et tous les milieux se côtoient en apparente harmonie, mais l’affrontement attend toujours au coin de la rue. En effet, à la moindre anicroche, les préjugés à fleur de peau explosent ; c’est le Blanc contre le « Nègre », le mulâtre contre le « chabin 2 », le riche américain forcément exploiteur contre le pauvre « Nègre » obligatoirement délinquant ou exploité, la femme blanche respectable face à la femme noire vénale et croqueuse d’hommes…

Toute relation est par avance piégée, car les non-dits sont trop importants ; jamais les ressentiments n’ont été et ne sont collectivement ou individuellement exprimés et les traumatismes de l’Histoire, soignés.

Au milieu de tous ces fantasmes le couple peut-il trouver sa vérité ? Quelles valeurs communes peuvent souder les différents groupes ?

Les regards croisés de Katherine et de Carla, ces deux jeunes Jamaïquaines, vont certainement déranger le lecteur en quête de solution « simple et honnête ». Comme le dit Katherine, « nous sommes des insulaires sur une petite île très cosmopolite […]. Nous aimons tout le monde et nous détestons tous les autres3 ». Cela signifie donc que chaque parole ou acte posés dans une telle société contient tout et son contraire. Ce qui s’affirme comme vrai peut être faux dans la seconde qui suit, le vrai et le faux peuvent même cohabiter !

Dans un tel contexte, la survie dépend de la capacité à décrypter ce qui se passe sous la peau de l’autre et non dans ses mots.

Le vivre ensemble reste encore à construire.

Vanessa Spence est née en 1961 à la Jamaïque ; elle y a grandi et elle a suivi ses études à Oxford et à Yale. C’est son premier roman The Roads Are Down publié en 1993 qui est traduit par Valérie Morlot aux Éditions Dapper sous le titre Terrain Glissant, en 2001.

1 Vanessa Spence, Terrain Glissant, p. 53.
2 Aux Antilles, on appelle « chabin » (« chaben », selon le système graphique adopté) un individu de sexe masculin (le féminin est « chabine ») à la peau claire, aux traits négroïdes et aux cheveux blonds ou roux crépus.
3 Ibid., p. 32.

Terrain glissant, de Vanessa Spence
Éditions Dapper, 2001
ISBN: 978-2-906067-70-7

 

En vente à la librairie Dapper

 

Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 28 novembre 2014

Les Chants incomplets, de Miguel Duplan

Les Chants incomplets de Miguel Duplan

L’enfance heureuse : quel mensonge !

La femme : un horizon, un souffle, une espérance ! Telles ont été mes pensées en refermant ce livre.

Miguel Duplan n’a que faire de l’indécence supposée des témoignages malheureux sur le temps de l’enfance. La figure centrale de son roman, Raoul Rabusson, n’a ni été un bébé épanoui, ni un enfant aimé et encore moins un adolescent écouté. Il n’a jamais été très beau. Au sortir de la petite enfance, il est déjà trop gros, trop grand, trop blanc dans un pays de Noirs. Raoul nous raconte sa vie, son malheur tellement banal en apparence, mais, très vite, sa narration enferme le lecteur dans un univers étouffant qui éveille des désirs de vengeance.
L’auteur maîtrise cette histoire difficile à dévoiler, car exigeant tant de transgressions. Les personnages sont cyniques, bouffis d’orgueil, trichent avec eux-mêmes et défendent bec et ongles leurs préjugés. Les moments les plus durs sont décrits à travers des phrases courtes qui ne laissent pas le temps d’une respiration.

Ce drame restitue une réalité de la société post-coloniale aux Antilles. Le malaise, c’est de découvrir que certaines situations sont encore d’actualité ; peut-être même le seront-elles toujours ! Mais soyons optimistes, car ce témoignage sombre prend son ancrage dans l’instinct de survie qui justifie la permanence d’un espoir de jour meilleur.
L’instinct de conservation de Raoul Rabusson se manifeste dans ce que l’on pourrait appeler une « résistance passive » face à son père alcoolique, amateur de jeunes filles expertes, face à sa mère dépressive qui soigne son spleen au propre comme au figuré avec le curé du village, face à sa marraine obsédée par son petit corps tout rond et ses fesses dodues.

Un seul être de lumière dans ce temps de l’enfance : Josette. La servante, femme de rédemption pour tous dans la chair et dans l’âme !

C’est elle le fil d’Ariane, c’est sa présence qui crée du sens. Se retrouve là une thématique chère à Miguel Duplan : le lien brisé entre la femme et l’homme dans les sociétés anciennement esclavagistes peut être reconstruit, la femme en sera l’architecte, il y va de la survie de ces sociétés1. Adulte, Raoul, nourri du souffle de Josette, va renaître, puis se perdre dans l’amour de Sylvie Roy-Ledoux, jeune négresse institutrice dans un petit village de ce début de XXe siècle aux Antilles françaises. Le dénouement du récit est extrêmement intéressant, car l’auteur sait saisir et mettre en exergue les freins que la réalité sociopolitique oppose au désir d’harmonie que les êtres expriment dans l’intimité de leur sexualité et de leurs sentiments.

Ce roman vient confirmer la qualité de cette nouvelle écriture caribéenne. Les thématiques bougent, la parole se métamorphose, le style propose un nouveau rythme, un lexique qui se démarque du mouvement de la créolité, même si l’on sent encore présents certains traits de cette approche littéraire qui a marqué ces dernières années les Antilles francophones.

1 Lire sur ce site la chronique sur le texte Un long silence de carnaval.

Les Chants incomplets, de Miguel Duplan
Mémoires d’encrier, octobre 2013
ISBN: 978-2-89712-081-8

 

En vente à la librairie Dapper et en ligne

 

Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 23 septembre 2014

Le Corps absent de Prosper Ventura, de Xavier Orville

Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain

Le Corps absent de Prosper Ventura est le dernier roman de Xavier Orville (1932-2001)1. Il l’écrit alors qu’il se sait condamné ; il affronte la mort comme il a vécu : avec poésie, humour, élégance. Ce texte posthume est à son image et à l’image du lieu où il a vécu, le lieu physique, la Martinique, et le lieu symbolique, la mer. En témoigne cette déclaration écrite plus tôt dans le texte « C’est la mer que j’écris 2 » : « Avec la mer que je porte en moi je suis au carrefour des irradiations dont aucun filtre ne peut altérer l’éclat, la mer m’aveugle et me fait voir la vie autrement parce qu’elle est le lieu de la lente maturation où l’imaginaire joue à cache-cache avec lui-même. »

L’idée maîtresse du roman est que la question essentielle à se poser avant de lire une œuvre est « d’où écrit l’auteur ? ».

« C’est la mer que j’écris » constitue une clé offerte par Xavier Orville à tous ceux qui veulent aborder son œuvre et en particulier le récit Le Corps absent de Prosper Ventura. Le dialogue entre ces deux textes est révélateur.

 

« J’écris d’une terre violente née du chaos et que continuent à visiter les cyclones, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques et la panoplie des soubresauts qui alimentent les joyeux tropiques 3. »

Dans le roman, lorsque le carême s’installe, il brûle tout ; alors, à Foyal, on cultive l’art de la blague « pour exorciser les plaisanteries cruelles de la nature et de l’histoire qui régulièrement, ici, s’amusent à dévaster les gens ». Mieux que ça, les personnages utilisent la violence de la nature à son insu : c’est ce que fait Ismaël Marmot, maire de Foyal qui, battu par son adversaire Désiré Bonheur, lui envoie « une grande peur sous forme de tremblement de terre ». À Foyal, les habitants n’ont guère qu’un choix : négocier avec les colères de la nature.

« J’écris notre violence tournée contre nous-mêmes et contre les autres4. »

C’est le personnage de Mister Georges, professeur d’anglais et Martiniquais pure souche, qui en est l’illustration. Il déteste, avec une classe de gentleman anglais, « les femmes qui mettent trop de fesses dans leurs moindres mouvements, les hommes qui rient trop fort sur des plaisanteries au gros sel », le carnaval, la caisse d’allocations familiales, « toujours prête à servir des indemnités à des faiseurs d’enfants […], ce pays fait avec des déjections de macaques ».

« J’écris nos peurs, nos cauchemars5. »

La plus extrême de ces peurs, c’est la fuite du temps et l’impuissance de l’homme face à elle. Paroles de Prosper Ventura, le prétendu héros de ce livre : « Le temps dans sa gabarre nous embarque vers où ? Il coule dans notre tête, il sillonne la terre de nos nuits, de nos jours, il trace le chemin qu’il veut avec nos joies et nos peines, il laisse dans son sillage nos cheveux devenus blancs à force. »

« J’écris notre foi profonde dans la permanence de la vie6. »

Ce sont les femmes du roman qui incarnent cette permanence de la vie, et notamment Amandine, l’amante de Prosper Ventura qui « l’a accueilli dans son lit 3 350 nuits avec leur grasse matinée » et qui pour affirmer la force de la vie sur la mort fait couler sur tout son corps un bain de feuilles puis creuse au pied du lit, où elle dort désormais seule, un trou dans lequel elle plante trois graines d’immortelles qu’elle arrose avec l’eau puis se recouche dans « l’attente de la Résurrection ».

« J’écris l’imaginaire qui joue à cache-cache avec lui-même7. »

Au fur et à mesure que les esprits s’emballent face à la disparition de la morgue du corps de Prosper Ventura, Foyal se transforme en agence de l’imaginaire : autant d’histoires autant d’habitants, « ils ont tous la prétention de savoir ce que la vie veut dire, la vie, mais pas la vérité ». Car le narrateur nous avoue que tous ces personnages et toute cette gesticulation autour du corps de Prosper Ventura, tout cela n’est vraisemblablement qu’une manière de jouer à cache-cache avec la vie.

« J’écris la poésie, j’écris pour faire surgir le mythe en lieu et place de la carte postale8. »

Xavier Orville y parvient parce qu’il s’intéresse à la part irréductible d’humanité partagée qui définit chacun de nous. Son art, c’est de conduire le lecteur à lire le singulier et non l’anecdotique. Il y réussit tout particulièrement dans sa narration de l’amour passionné d’Amandine pour Prosper, de Ludivine Céleste pour son cèdre du Liban, le Syrien ; il le réussit aussi lorsqu’il organise son texte pour faire surgir l’amitié fraternelle de Beausoleil pour Prosper, la folie douce d’Innocent Sangaré qui continue de voir surgir Prosper le défunt à tous les coins de rue parce que pour lui rêve et réalité ne sont qu’une même chose, et il excelle dans cet art lorsqu’il agence les éléments du texte pour décrire la haine d’Ismaël Marmot contre Désiré Bonheur.

Prosper Ventura n’est pas le héros de ce roman, chaque personnage à son tour occupe le devant de la scène et contribue à la construction du mythe.

Chacun d’entre eux permet de faire surgir la totalité du lieu d’où écrit Xavier Orville, le lieu physique Gro Van, la Martinique, la Caraïbe, le continent latino-américain et le lieu symbolique que nous construisons et reconstruisons sans cesse individuellement et collectivement, au-delà même de la mort.

1 Nous vous conseillons la consultation de la page http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/orville.html
2 X. Orville « C'est la mer que j'écris », Notre librairie (Paris), n° 143, janvier-mars 2001, p. 126-127.
3 ID., Ibid., loc cit (les autres citations provenant du Corps absent de Prosper Ventura).
4 ID., Ibid., loc cit.
5 ID., Ibid., loc cit.
6 ID., Ibid., loc cit.
7 ID., Ibid., loc cit.
8 ID., Ibid., loc cit.

Le Corps absent de Prosper Ventura, de Xavier Orville
Éditions du rocher, 2002
Ouvrage épuisé chez l’éditeur, peut se trouver d’occasion ou en bibliothèque.

 

Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 12 septembre 2014

Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain

Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain

Années 1970, Antilles-Guyane : les militants qui luttent pour l’émancipation des anciennes colonies françaises s’approprient avec enthousiasme le roman de Jacques Roumain Gouverneurs de la rosée paru en décembre 1944, dans son édition port-au-princienne, quelques mois après la mort de l’auteur.

Ce récit poétique est offert à la lecture de jeunes adolescents par des enseignants engagés qui y voient un plaidoyer révolutionnaire pour un changement politique dans ces espaces caribéens estampillés départements français. À la même époque, l’œuvre de Jacques Roumain est confrontée en Haïti à une certaine critique qui dénonce un texte conformiste, rédigé par un bourgeois aux allures communistes.

En effet, Roumain a cofondé en 1934 le premier parti communiste haïtien. Il faut lire en ce sens l’analyse de Jean-Claude Fignolé parue en 1974 :« Gouverneurs de la rosée, malgré les apparences, serait un honnête roman bourgeois […]. La bourgeoisie haïtienne, elle, ne s’est jamais fait d’illusion sur le roman. Elle l’a toujours lu et apprécié pour ce qu’il est : une œuvre qui, par son contenu idéologique, répond à des objectifs et à des “formes d’action” à caractère bourgeois1. »

Aujourd’hui encore l’épopée de Manuel et d’Annaïse interpelle ; pour exemple Yannick Lahens ou Garry Victor, écrivains Haïtiens, cherchent à comprendre pourquoi les deux héros de Roumain ne représentent aucun profil paysan ayant existé ou existant en Haïti. « Où Roumain a-t-il été chercher ces personnages qui n’existent nulle part dans la paysannerie haïtienne ? », s’exclame Yannick Lahens lors d’une conférence donnée en Martinique en 2013.

On peut s’interroger. Dans ce récit Roumain a-t-il voulu mettre en mots une utopie politique et morale ou exprimait-il une impossibilité à transformer les conditions de vie en Haïti à l’époque ?

Que nous raconte Gouverneurs de la rosée ?

Manuel, jeune ouvrier haïtien, revient d’un long séjour à Cuba ; là-bas il a connu les luttes paysannes et ouvrières. Fond-Rouge, son village, est devenu un lieu de douleur et de misère. Les habitants ont baissé les bras face à une sécheresse qui s’est installée depuis des mois. La haine, la jalousie, la peur de l’autre ont fait disparaître tout espoir de renouveau. Manuel fait le serment de ramener l’eau car, dit-il, « il y a les affaires du ciel et il y a les affaires de la terre, […] la terre c’est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos […] C’est traître la résignation […]. On attend […] la Providence […]. On prie mais la providence […], c’est le propre vouloir du nègre de ne pas accepter le malheur, de dompter chaque jour la mauvaise volonté de la terre » ; dans son combat pour l’eau, Manuel rencontrera l’amour solidaire et fidèle d’Annaïse mais aussi la mort.

Le texte de Jacques Roumain donne à voir un travail d’orfèvre sur la langue. Roumain ose la cohabitation du créole, de l’interlecte et du français classique, ainsi pissé qui gaillé pas cumin (le pissat dispersé n’écume pas), C’est icitte que je reste (j’habite ici) s’intègrent harmonieusement dans le texte.

Gageons que les écrivains de la créolité et la nouvelle génération qui travaillent sur les imaginaires dans la Caraïbe ont certainement encore à chercher dans ce roman des voies pour restituer au lecteur cette manière singulière de penser et de dire le monde.

1 FIGNOLE Jean Claude, Sur Gouverneurs de la rosée : hypothèses de travail dans une perspective spiraliste, Port-au-Prince, Éditions Fardin, 1974.

Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain
Éditions Zulma
novembre 2013
ISBN : 978-2-84304-663-6

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Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 18 février 2014

Pierra, de Myrtô Ribal-Rilos

Pierra, de Myrtô Ribal-Rilos

Comment évoquer la nécessité de transmettre les traditions sans tomber dans un récit passéiste et « ringard » ? Pari tenu par Myrtô Ribal-Rilos dans son roman Pierra.

Une nouvelle écrivaine apparaît sur la scène actuelle et ce n’est pas pour nous déplaire tant il est vrai que le renouvellement de l’écriture par des femmes tarde en Martinique, Guadeloupe et Guyane.

Pierra, c’est d’abord un personnage que le lecteur va aimer passionnément. Femme d’un certain âge, elle fait partie des rares initiées aux mystères des plantes et de la guérison des âmes et du corps, elle vit à Basse-Terre en Guadeloupe.Nous sommes en 2009, en pleine grève générale, depuis plus d’un mois plus rien ne fonctionne dans l’île, les gestes anciens ont réapparu, car il faut bien continuer à vivre. Pierra est victime d’un grave accident, elle tombe dans un coma profond. Le coupable, Brice, un jeune motard de dix-sept ans doit assumer les conséquences de son acte. Comment l’univers d’un jeune de dix-sept ans peut-il entrer en résonance avec le passé d’une femme de plus de soixante ans et nous introduire, nous lecteur, dans une grande épopée ? C’est la réussite de ce livre !

Par un procédé de mise en abîme, le récit très intime s’insérant dans la grande histoire, et par une gestion complètement maîtrisée de l’espace et du temps historique caribéens, Myrtô Ribal-Rilos, sous le prétexte de retrouver le fil d’un passé confisqué, construit un questionnement sur l’avenir politique de ces trois pays la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane.

Les clés pour entrer dans ce roman très dense sont données dès le premier chapitre : « Pierra bégayait les sons sacrés qui accompagnent la cueillette des plantes-médecine. Yeux fermés, ses mains apprenaient la géographie secrète des champs de force des corps des hommes et de la terre… Tout cela fut scellé dans son âme, afin que le moment venu, elle puisse en faire usage pour le bien être de sa communauté… ».

L’auteur prend le parti d’annoncer que ce temps est venu. Myrtô Ribal-Rilos est docteur en langues et cultures créoles et professeur à l’université des Antilles et de la Guyane, elle met au service de son récit sa connaissance des langues créoles des Antilles et de la Guyane, et son expérience des littératures orales de la Caraïbe. Le créole, le conte, les tim tim (devinettes) cohabitent harmonieusement avec la langue française et la narration classique du roman contemporain.

Pierra, de Myrtô Ribal-Rilos
Jets d’encre éditions
novembre 2012
ISBN : 978-2-35485-342-6

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Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques, de Patrick Chamoiseau

Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques, de Patrick Chamoiseau

Dans son essai intitulé Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques, Patrick Chamoiseau analyse les liens qui pourraient exister entre ces trois poètes du XXe siècle, nés dans la Caraïbe. Tout l’intérêt de ce texte réside dans l’interrogation qui est posée d’emblée : ces trois hommes apparemment opposés peuvent-ils être mis en relation ? Envisager simplement ce questionnement, c’est accepter l’idée que le mouvement naturel du monde nous invite à associer des contraires afin de mieux apercevoir les convergences invisibles pour nos yeux formatés par une pensée binaire. Ces trois poètes ont éprouvé le tremblement, ressenti le chaos de leur lieu, ils ont cherché, chacun à sa manière, à le fuir pour finalement l’habiter et nous inviter à nous laisser aller à l’imprévisible du monde.

Pour mieux entrer dans la lecture de cet essai, consulter le lien suivant : http://edouardglissant.fr/cesaireperseglissant.html

Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques, de Patrick Chamoiseau
Éditions Philippe Rey, 2013
ISBN : 978-2848763644

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Art contemporain - Florence contre le racisme

L'arche d'alliance d'Ivan Theimer et Ndary Lo

La fondation Dapper s'attache depuis quelques années à mettre en valeur les plus éminents artistes du continent africain. Le sculpteur sénégalais Ndary Lo* fait partie de ces révélations. Pour affirmer son lien naturel avec l'Afrique en marche, la fondation Dapper a facilité l'association de Ndary Lo à l'hommage rendu par le sculpteur Ivan Theimer à deux commerçants sénégalais victimes d'un crime raciste à Florence, en 2011.

 

Un tabernacle particulier doit être installé, le 20 janvier 2014, dans l’église de la Misericordia, à Florence, place du Dôme, à l’ombre du campanile de Giotto. Un tabernacle tenant à la fois de l’arche d’alliance, dans l’Ancien Testament, et d’un temple assyrien ou hébreu, qui sert de piédestal à deux personnages enserrant un dauphin. Ce monument à hauteur d’enfant (1,30 mètre environ) a été fondu en bronze « blanc » poli aux reliefs, comme le pied caressé de certaines statues, ce qui lui donne l’éclat argenté d’un reliquaire. Tabernacle, reliquaire et cénotaphe, c’est le tombeau symbolique d’un deuil universel, sculpté par l’artiste Ivan Theimer en mémoire de l’assassinat raciste de deux commerçants sénégalais en plein cœur du cœur même de la Renaissance, le 13 décembre 2011.

Ce jour-là, sur le marché de la place Dalmazia, dans le centre de Florence, un militant d’extrême droite fait feu sur des vendeurs ambulants sénégalais. Deux sont tués et trois autres blessés, dont l’un restera paralysé à vie. À la suite de cet attentat, des milliers de personnes, africaines et italiennes mêlées, manifesteront contre le racisme dans les rues de la capitale toscane.

Pour graver définitivement cette tragédie dans les consciences, la Vénérable archiconfrérie de la Miséricorde de Florence (1) a souhaité élever en son siège un mémorial dont elle a confié la création au sculpteur Ivan Theimer. Cet artiste d’origine tchèque, de notoriété internationale, vivant et travaillant en France et familier de l’Italie, a fait don à la Misericordia de la sculpture de bronze inspirée d’un dessin qu’il avait préparé pour la messe célébrée dans l’église de la Miséricorde, après le meurtre. Il a tenu à la réaliser en collaboration avec l’artiste sénégalais Ndary Lo avec qui la fondation Dapper (2) l’a mis en relation.

Celui-ci, dont l’œuvre multiplie la silhouette humaine décharnée, comme en filigrane, est l’auteur des corps morts égrenés sur les parois de la stèle. « Je suis allé le voir chez lui, à Rufisque, près de Dakar, raconte Ivan Theimer. J’ai rapporté ses sculptures en Italie et les ai fait mouler. À partir des moules, Ndary Lo a reproduit ses personnages en cire et les a disposés autour du tabernacle comme sur les reliefs funéraires de l’Égypte antique. Ils évoquent les cadavres de migrants que la mer ne cesse de charrier jusqu’à Lampedusa. »

 

Surmontant le coffre historié où sont nommées les victimes, deux statues d’hommes nus et debout enlacent un dauphin surgissant. L’un, blanc, représente Arion ; l’autre, noir et plus grand, est un saint Sébastien africain.

Arion, poète et musicien de la Grèce archaïque, s’est inscrit dans la mythologie grâce à Hérodote qui raconte comment ce héros, dont l’art était honoré par toute la Méditerranée, voulut rentrer, fortune faite, à la cour de son protecteur, le tyran corinthien Périandre. Arion s’embarque à Tarente, mais l’équipage du bateau à bord duquel il a pris place décide de le tuer pour se partager ses richesses. Le poète convainc les marins de le laisser chanter une dernière fois, avec sa lyre, au pied du mât. Un dauphin, attiré par le chant, vient au secours d’Arion, l’embarque sur son dos et le ramène jusqu’au rivage du Péloponnèse. Son incroyable récit outrage Périandre qui le fait emprisonner. Mais le navire de Tarente finit par arriver comme si de rien n’était, et Périandre interroge l’équipage sur le sort d’Arion ; les marins prétendent au tyran qu’ils ont laissé en Italie le poète vivant, comblé par son art… Périandre fait alors décapiter les malfrats confondus par leur mensonge et rend sa liberté à l’innocent Arion.

 

 

Sébastien, centurion chrétien, fut supplicié à Rome par l’empereur Dioclétien au troisième siècle de notre ère. Figure récurrente dans l’art du Moyen Âge et de la Renaissance (et bien après), saint Sébastien est toujours représenté ligoté à une colonne et criblé de flèches. La sculpture de la Misericordia en fait un Africain et le défait de ses liens, seuls quelques traits le transpercent encore, comme un nkisi du Congo, mais son corps est constellé de plaies creusées par les archers. L’Africain soutient et enlace le dauphin d’Arion qui remplace la colonne du martyre. Sébastien est noir, Arion blanc, et c’est la même peau, la même humanité, le même bronze - « un seul corps à trois » les définit Theimer. Le dauphin unit Sébastien et Arion comme la Méditerranée unit l’Afrique et l’Europe, mer de la mort et de la vie ensemble : mère organique de la Renaissance.

 

Signée des emblèmes de l’artiste - la carapace de tortue et les coquillages du Wunderkammer (3), la lyre du poète, les putti jouant avec des bateaux en papier à l’arrière de la stèle -, frappée du sceau florentin de l’Antique, dédiée au cri muet des « sans papiers », l’œuvre d’Ivan Theimer semble avoir été coulée vive dans le métal de l’humanisme. Bloc de ténèbres ciselé par le jour, elle borne le même chemin vers l’empyrée que celui des Bienheureux de Jérôme Bosch : tout au fond du tunnel des terreurs sourd la lumière des Justes.

 

 

Michel Daubert, 30 décembre 2013

* Né en 1961, Ndary Lo vit et travaille à Rufisque, au Sénégal. Après des études d'anglais, il intègre l'école nationale des Beaux-Arts de Dakar. Depuis 1992, il a engagé un travail de sculpteur, comme matériau de base, le fer. Ses « Hommes qui marchent », longues silhouettes métalliques, ses femmes élancées aux visages flous, et ses ventres en ferrailles remplis de têtes de poupées, en font le lauréat de nombreux prix dont, par deux fois (2002 et 2008), le Grand Prix Léopold Sédar Senghor de la Biennale des arts plastiques africains contemporains de Dakar. Le musée Dapper a présenté à deux reprises son travail, en 2002 lors d’une exposition personnelle intitulée L’Art en marche, et en 2006 à l’occasion de l’exposition collective Sénégal contemporain.

1 - La Misericordia est la plus ancienne confrérie religieuse d’Italie. Fondée en 1244 par le dominicain Pierre Martyr, vénérée pour avoir porté secours aux milliers de victimes de la Grande Peste qui frappa Florence au XIVe siècle, elle est aujourd’hui très engagée contre la violence. Adresse : 19/20, Piazza del Duomo, Firenze, Italie.
2 - Fondation Dapper, 50, avenue Victor-Hugo, 75116 Paris.
3 - Wunderkammer : « chambre des merveilles » ou cabinet de curiosité dont la création en Europe remonte précisément à la Renaissance.

 

Envie de lire, par Valérie Marin La Meslée - 3 décembre 2013

Relire Moussa Konaté

Tchicaya U Tam'si

Le grand écrivain malien s’est éteint à Limoges samedi 29 novembre 2013, à l’âge de 62 ans. Il était notamment l’auteur d’une série de romans policiers savoureux, qui mettait en scène le commissaire Habib dans des enquêtes situées au Mali. La Malédiction du Lamantin ou encore, pour le pays dogon, L'Empreinte du renard (Points, Poche) allient suspense, humour à la découverte des cultures si diverses de son pays natal. Il avait confié deux nouvelles aventures de son héros aux Éditions Métailié, dont Meurtre à Tombouctou, qui paraîtra au printemps 2014. Dramaturge, essayiste, il nous laisse un livre important sur le continent L’Afrique noire est-elle maudite ? (Fayard, 2010) et le catalogue des éditions du Figuier, qu’il avait fondées à Bamako, où, pendant dix ans, il codirigea avec Michel Le Bris les éditions maliennes du festival Étonnants voyageurs.

 

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Le poète du fleuve Congo
J'étais nu pour le premier baiser de ma mère, œuvre poétique de Tchicaya U Tam'si

Tchicaya U Tam'si

Un grand poète congolais nous est donné, ou redonné, à lire grâce à la publication du premier volume de ses œuvres complètes qui rassemble enfin les poèmes de toute une vie, parus ici et là chez différents éditeurs. Il faut saluer ici la ténacité de Boniface Mongo-Mboussa, artisan et préfacier de cette édition intitulée J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, dont il est venu parler au public du musée Dapper lors de la rencontre littéraire du 16 novembre 2013. Les lectures du comédien Roch Amédet Banzouzi, familier de cette œuvre, ont fait entendre à cette occasion la musicalité d’une poésie que son pays natal, et tout particulièrement le fleuve, ont continûment inspirée à son auteur : « Ma poésie est comme le fleuve Congo, qui charrie autant de cadavres que de jacinthes d’eau. »

Gérard-Félix Tchicaya naquit le 25 août 1931 à Mpili, au Congo-Brazzaville et mourut au cours d’une nuit d’amour, chez lui en Normandie, celle du 21 au 22 avril 1988. Son père, Jean-Félix Tchicaya, appartient à l’élite du pays. Quand son fils a quatre ans, il l’arrache à sa mère Elisabeth, pour le confier à celle qu’il a choisie pour épouse, Cécile, et ce drame nourrit la veine intimiste de son œuvre. La famille vit à Pointe-Noire. Quand le père devient député du Moyen-Congo et du Gabon en 1945 à l’Assemblée, Gérard-Félix le suit en France. C’est là que l’adolescent, handicapé à la jambe et décalé dans sa scolarité, naîtra peu à peu et assez douloureusement à lui-même en poésie. Aimé Césaire, qui le lit, rassure le sceptique Jean-Félix Tchicaya sur la vocation manifeste de son fils. Le Mauvais sang, son premier recueil, paraît en 1955.

Pour se démarquer de son père, il prend ensuite le pseudonyme de Tchicaya U Tam’si, « la petite feuille qui parle », sous lequel il publie Feu de brousse en 1957, s’y proclamant congolais avant d’être nègre, et marquant en cela sa rupture aves ses aînés du mouvement de la négritude. Sa vie littéraire riche de grandes amitiés avec ses pairs français, tel Robert Sabatier qui l’amènera a être publié par son éditeur, Albin Michel, est menée de front avec une activité professionnelle incessante : à la radio, où il travaille à mettre en ondes le patrimoine africain, puis à l’UNESCO, dans le secteur de l’éducation.
Ses textes fulgurants d’images sont traversés par la nostalgie, l’attachement à la terre, une certaine forme de spleen que la passion pour la vitale beauté combat, mais aussi par l’engagement dans le monde.

Son œuvre est ainsi marquée par son admiration éperdue pour le leader politique Patrice Lumumba, figure martyre de l’indépendance du futur Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo, où Tchicaya se rend en 1960. Il faut lire Epitomé, puis Le Ventre et encore ce quasi chant intitulé « Conga des mutins » qui fait partie du recueil Le Pain et la Cendre, pour mesurer la perte que le poète éprouva à la mort de son grand homme, qui précéda d’ailleurs d’un jour celle de son père.

Tchicaya U Tam’si est aussi romancier, nouvelliste, dramaturge, mais, pour l’heure, c’est à cette voix majeure de la poésie que ce volume vient rendre son importance dans l’histoire littéraire. L’écrivain Sony Labou Tansi, son compatriote et cadet, le surnommait « le père de notre rêve ». Tout lecteur, d’où qu’il soit, peut aujourd’hui mesurer l’universalité d’une œuvre libératrice qui continue d’éclater de mille feux.

J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, œuvre poétique de Tchicaya U Tam’si, édition préparée et présentée par Boniface Mongo-Mboussa
Parution : novembre 2013, Éditions Gallimard (coll. « Continents noirs »), 608 pages.

À écouter : Négritude et Poésie, les grandes voix du Sud, coffret CD, vol. 1, Frémeaux et associés.

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Lire Achille Mbembe

Tchicaya U Tam'si

Le dernier opus de l’intellectuel camerounais Critique de la raison nègre (Éditions La Découverte) est un livre incontournable pour éclairer le passé et les grandes mutations à venir à travers ce que l’auteur nomme « le devenir nègre du monde ». « Face au nègre, la raison perd la raison », dit-il, et l’actualité nous le démontre cruellement. Pourquoi ce déchainement de fantasmes ? Mais quel autre humain fut ainsi vendu comme marchandise ? Penser le racisme, en relisant l’Histoire, les grands textes, Frantz Fanon - dont Mbembe est un grand passeur - et interroger les enjeux d’un monde tout économique où l’homme redevient marchandise, et cela en se délectant du style de l’auteur, voilà ce qui attend les lecteurs de cet essai en tous points remarquable.

 

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Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 21 novembre 2013

La Piste des sortilèges, de Gary Victor

Gary Victor

Interrogé sur la profusion d’œuvres littéraires en Haïti, Gary Victor déclare : « Tout Haïtien vit au quotidien dans un monde où la frontière entre le réel et l’imaginaire est très mince cela est une des raisons de notre capacité à écrire. »

Gary Victor sait de quoi il parle lorsqu’il évoque la frontière presque invisible entre réel et imaginaire dans le quotidien des Haïtiens. Dans son roman La Piste des sortilèges, il nous fait cheminer sur cette frontière.
Sonson Pipirit entre dans le monde des morts pour ramener chez les vivants son ami Persée Persifal, un juste tué par le Dictateur. Sonson a une nuit, et pas une seconde de plus, pour affronter les horreurs de la piste, vaincre et avoir ainsi le droit de revenir sous le soleil des vivants avec Persifal. Les bornes du temps sont ainsi repoussées, le lecteur traverse en une nuit deux siècles de l’histoire d’Haïti, rencontre tous les dieux et les héros de ce peuple que l’auteur aime profondément tout en lui reconnaissant des faiblesses impardonnables. La critique sociale est omniprésente, toutes les couches de la société sont « disséquées » sans concession.
Au cours de cette interminable nuit, Sonson tente de résister à toutes les tentations, qui sont en fait ses désirs de vivant.
Il expérimente le paroxysme de l’extase sexuelle, la richesse éternelle, le pouvoir de vie ou de mort sur les autres, le droit de trahir… Toute cette jouissance pourrait lui appartenir pour toujours, à une condition : renoncer à sa quête de justice.
Cette aventure, dans laquelle la vérité s’acoquine avec le mensonge pour se moquer du monde, se joue dans une langue où des expressions du créole haïtien côtoient un français empreint de poésie. Gary Victor écrit comme le conteur créole « tire les contes » ; son texte s’amuse à brouiller les repères entre langue écrite et parlée.
Dans un entretien accordé au site Île en île, Gary Victor dit « Pour créer Sonson Pipirit, je me suis inspiré de l'un des personnages de mon quartier à Carrefour-feuilles, Sonson, un jeune homme qui avait incendié un marché public en échange d'une demi-caisse de hareng séché. C'était la risée de tout le quartier qui savait que c'était lui le responsable. C'était au départ un simple lumpenprolétariat qui vivait pour son ventre, pour le sexe et pour quelques gourdes, mais j'ai fait évoluer le personnage qui va comprendre, au fur et à mesure, qu'il est manipulé. Je me demande qui - du personnage ou de l'auteur - est vraiment dans la fiction ». C’est probablement cette posture ambiguë de l’auteur qui trouble le lecteur.
Sonson Pipirit a le choix : l’axe du bien, l’axe du mal, la vérité, le mensonge, la justice, la compromission, les vrais dieux, les faux dieux. La longue nuit qu’il traverse est la métaphore de la situation du pays Haïti tel que l’imagine Gary Victor. Dans ces conditions quels éléments déterminent le choix ? Le plus difficile est-il de choisir ou d’assumer les conséquences du choix ? Si l’on se trompe, la vie donne-t-elle l’occasion de racheter les fautes ? Quand le sens et le non-sens se valent, que signifie la révolte ?

Gary Victor renouvelle ici la lodyans, genre narratif le plus populaire et le plus ancien d’Haïti qui emprunte au conte bien des caractéristiques. On ne retrouve pas dans son texte la composante de brièveté mais toutes les autres composantes de cet art littéraire : la mosaïque, la jouvence, la cadence, la voyance.

La Piste des sortilèges, de Gary Victor
Parution : 2013 (1re éd. : 2002), Vents d'ailleurs, 509 p.
ISBN : 978-2-36413-033-3

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(1) Se référer à l’ouvrage de Georges Anglade, Rire haïtien / Haitian Laughter, recueil bilingue de 90 lodyans, trad. d’Anne Pease McConnell, Coconut Creek (Floride), Educa Vision, 2006.

 

Amour, Colère et Folie, de Marie Vieux-Chauvet

Marie Vieux-Chauvet

Marie Vieux-Chauvet est née à Port-au-Prince en 1916 d’une mère originaire des îles Vierges et d’un père haïtien, Constant Vieux, qui joua à l’époque un grand rôle dans la politique de son pays.
En 1968, lors de la parution du livre qui dénonce les atrocités de la dictature haïtienne, Pierre Chauvet, époux de Marie Vieux-Chauvet, par crainte des représailles, achète tout le stock et les droits de la première édition de cette trilogie. Marie Vieux-Chauvet réussit à sauver quelques copies qu'elle garde pour elle-même et pour ses amis. Elle se sépare alors de son mari et s’exile aux USA où elle meurt en 1973. Il faut attendre 2005 pour que l’œuvre soit rééditée.
Trois mots, « amour », « colère », « folie », qui traduisent l’essentiel des sentiments éprouvés par nombre de Haïtiens face à la situation de leur pays. Les héroïnes sont des femmes enfermées dans leur virginité ou dans un mariage hypocrite. Exclues du combat de libération de leur pays par leurs conjoints, frères ou amants, utilisées comme monnaie d’échange pour satisfaire la lubricité des hommes au pouvoir, elles cherchent à sortir de cette malédiction par l’expérience de la fausse soumission, de la révolte souterraine ou de l’affrontement direct avec le mâle.
Marie Vieux-Chauvet est très en avance sur son temps ; la liberté de son texte, l’audace des situations, la crudité de certaines scènes ont pu faire peur à l’époque.
La justesse des mots, la simplicité du style, la présence de nombreux passages dialogués, aident à supporter la pesanteur des vies de Claire, vierge de trente-neuf ans follement amoureuse de son beau-frère, Rose, jeune femme de vingt ans prête à tout pour garder les terres familiales occupées par des hommes en uniforme.
L’amour, la colère et la folie ravagent tout sur leur passage car, en plus de la hiérarchie des classes, la hiérarchie des races détruit tout espoir de construction collective d’un monde meilleur.
Il fallait que Marie Vieux-Chauvet soit courageuse pour assumer dans des mots écrits sa totale lucidité sur la société haïtienne de l’époque. Il en fallait de l’audace, de la confiance en soi pour dénoncer les curés qui cachent sous leur robe leur désir obsessionnel, l’hypocrisie de l’homme marié qui pervertit sa belle-sœur et la rend seule responsable de l’adultère, le cynisme, la cupidité des militaires qui volent, violent et assassinent au nom de Dieu et du bien.

Ce texte violent témoigne d’une rupture dans la littérature haïtienne. Dans le sillon tracé par Jacques Roumain, Jacques-Stephen Alexis, Marie Vieux-Chauvet s’engage à l’intérieur de son œuvre et mêle avec virtuosité réalisme social et réalisme merveilleux.

Amour, Colère et Folie, de Marie Vieux-Chauvet
Parution : 2011 (1re éd. : 1968), Zellige (coll. « Ayiti »), 383 p.
ISBN : 2-914773-36-6

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Lignes de vie, par Marie-Denise Grangenois - 5 novembre 2013

Un long silence de carnaval, de Miguel Duplan

Troy Blacklaws

« Plus je pédale plus je vois que de la misère, que de la misère », ce créolisme, que certains professeurs de français soulignent encore d’un trait rageur sur les copies des élèves antillo-guyanais, nous introduit au roman de Miguel Duplan, jeune écrivain représentatif de la nouvelle vague littéraire aux Antilles-Guyane.

Miguel Duplan, à la manière de ses aînés, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, continue d’investir cet interlecte, terreau de la créolité, marqueur d’une francophonie caribéenne. Ce qu’il propose de nouveau, c’est un regard sur l’intimité des êtres qui peuplent ce sixième continent qu’est la Caraïbe. Explorer les vies intérieures et l’urbanité postcoloniale, c’est bien la nouvelle démarche qui singularise les jeunes auteurs antillais tels Jean-Marc Rosier, Alfred Alexandre, Frankito… comme c’est bizarre beaucoup de plumes masculines et peu d’écrivaines ?

De quoi s’agit-il dans ce « long silence de carnaval » ?

Les masques portés au quotidien par chacun des personnages parlent pour dire ce mensonge ordinaire de la fuite en avant que nous défendons comme vérité absolue. Jean-Baptiste Simonin, le héros du récit, est bien installé dans sa ville, Cayenne en Guyane, il est marié et correspond aux normes de la vie moderne : femme infirmière tantôt aimante tantôt distante, enfants gentils, belle maison, maîtresse, et surtout un boulot qui lui donne du pouvoir : il est flic !

Ce qui ressemble au bonheur ordinaire est menacé par une trop grande lucidité sur le monde actuel. Cette lucidité est paradoxalement, tentons le terme, inconsciente ; Jean-Baptiste Simonin est lucide malgré lui ! Pour soulager sa souffrance existentielle il se jette à corps perdu dans des expériences qui l’entraînent vers le bas : alcool, sexe, bagarres, provocations...
Le héros vit ce chaos en spectateur : il se regarde dégringoler en sachant que sa disparition est au bout. L’histoire pourrait avancer tranquillement et nous mener vers la fin habituelle d’une bonne comédie dramatique de notre époque, mais le grain de sable qui donne à ce texte toute son énergie est l’entrée dans la vie du héros, d’un poète, moitié voyou, errant dans les rues de Cayenne et proférant des paroles qui réveillent des envies de grand destin. La belle question de ce récit est posée là, dans le dialogue avec le poète : le temps de notre rédemption nous appartient-il ?

Miguel Duplan a dans ce roman tous les matériaux pour nous accrocher, la langue française est rajeunie par sa rencontre avec l’univers créole. L’art de la description est maîtrisé. L’auteur donne chair et corps aux lieux, aux sentiments, aux objets ; je vous invite à retrouver l’extravagante déclaration d’amour à la ville de Cayenne magnifiquement personnifiée dans les premières pages du récit.

En arrière-plan dans cette histoire apparaissent des visages de femmes, toutes témoignent de la difficile relation entre les hommes et les femmes dans les sociétés postcoloniales. En filigrane, l’auteur semble prendre le parti de l’espoir : une rencontre harmonieuse entre l’homme et la femme reste encore possible, dans l’intérêt des sociétés antillaises. Il suggère ces retrouvailles dans une longue métaphore du destin féminin : « C’est un beau soleil tout neuf qui s’élève aujourd’hui dans le ciel tout sec de Cayenne et dans le tout petit matin qui commence à peine, on observe toutes sortes d’oiseaux grisâtres se promenant sans grâce et sans autorité, immobiles dans un vent restreint, attendant l’embellie marine, la mer est toute proche, qui doit les emmener là-bas, dans le plus profond secret des nids éparpillés dans la mangrove bien verte ». L’eau : mer ou mangrove, allégorie de la femme. Assurément, on se prend à espérer un prochain roman qui développe le parti pris annoncé dans cette belle allusion !

Cette œuvre représente bien le nouveau style et les nouvelles problématiques posés par la jeune génération d’écrivains antillais.

Un long silence de carnaval, de Miguel Duplan
Parution : septembre 2010 - Quidam Éditeur (coll. « Made In Europe »)

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Envie de lire, par Valérie Marin La Meslée - Octobre 2013

Du côté de l’Afrique du Sud

Troy Blacklaws

« It’s a cruel crazy and beautiful world » chantait Johnny Clegg, et Troy Blacklaws lui a emprunté ses mots pour le titre de son troisième roman traduit en français.

Après Karoo Boy et Oranges sanguines, l’écrivain sud-africain, qui vit en Europe, retourne en écriture à son pays natal, dix ans après la chute de l’apartheid, à travers deux personnages principaux : Jero, étudiant en lettres du Cap, voix de l’intérieur, et Jabulani, professeur d’anglais zimbabwéen qui fuit le régime de Mugabe pour l’Afrique du Sud de tous les possibles. De sa langue pulsée de jeune homme, Jerusalem, dit Jero, ouvre ce livre en maugréant contre son cow-boy de père. Zéro (nom du père), las de voir son fils rêver à ses études de lettres en vivant à ses crochets, veut lui prouver que pour survivre, il s’agit d’avoir « quelque chose à vendre ». En tant que « coloured » (métis), musulman d’origines malaise et cubaine, que des années d’apartheid ont formé à la dure, Zéro envoie donc son fils éprouver le réel dans la ville portuaire d’Hermanus avec une cargaison de camelote que le jeune poète, amoureux des livres et de sa guitare, devra écouler sur le marché. Plus rude est le changement de vie pour Jabulani, qui a laissé femme et enfant au Zimbabwe dans l’espoir de gagner sa vie sur la terre devenue « promise » pour tous les « damnés » du continent. Et tandis que Jero le métis tombe fou amoureux d’une belle, jeune et riche jeune femme blanche, Jabulani se retrouve, comme nombre de frères clandestins, kidnappé par des trafiquants de drogue qui le réduisent en esclavage. On n’est pas loin, dans l’esthétique de ce livre, des scènes effrayantes du film Django, de Tarantino, un maître d’ailleurs revendiqué par le romancier, qui cite aussi le Jean-Pierre Jeunet d’Amélie Poulain.

Car autant il y a de violence extrême et impunie dans ces pages, autant il y a de tendresse et d’émotion poétique face au plus petit pan de beauté surgie du pire. L’humour et la fantaisie, jusqu'à l’excentricité, y côtoient la dénonciation sévère du mirage « arc-en-ciel » et des nouvelles formes de peur de l’autre. En première ligne : la xénophobie des townships, dont les habitants redoutent ces immigrants débarqués en masse de toute l’Afrique. En 2004, déjà, l’Afrique du Sud ne se vit plus seulement en noir ou blanc. Sortie d’une douloureuse dichotomie historique, elle cherche ses repères. « Les mots ne tiennent tout simplement plus en place sur les panneaux indicateurs où l’on ne peut plus diviser un monde en deux », écrit Blacklaws. Écrivains et artistes inventent des formes pour dire cette instabilité.

La saison de l’Afrique du Sud en France est propice à découvrir leurs œuvres. Mais les saisons passent et les livres restent. En même temps que celui de Troy Blacklaws paraît le nouveau roman de son compatriote Ivan Vladislavic (Double négatif) qui retrace l’apprentissage, sous l’apartheid, d’un étudiant dont la rencontre avec un grand photographe va changer la vision de son pays. La question qui réunit ces écrivains pourrait être ainsi formulée : comment devenir un homme dans ce pays « beau, fou et cruel » ?

Un monde beau, fou et cruel, de Troy Blacklaws
Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Pierre Gugliema
Éditions Flammarion, août 2013, 292 pages, 19 euros

Double négatif, d'Ivan Vladislavic
Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Nida et Christian Surber
Éditions Zoé, août 2013

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Revue : IntranQu'illîtés

Qu’une si belle revue, artistique et littéraire, soit née en Haïti au lendemain du séisme de 2010, à l’initiative du poète James Noël et de la peintre Pascale Monnin qui vivent à Port-au-Prince, n’étonnera pas ceux qui savent à quel point l’île de Toussaint Louverture est forte de ses créateurs. Pour sa seconde livraison, la revue qui paraît une fois l’an rend hommage au peintre récemment disparu Préfète Duffaut, parcourt les mondes de Borges et de Che Guevara avec Dany Laferrière et René Depestre, voyage avec Adonis, Bernard Noël et Vénus Khoury-Ghata, en passant par les mots d’Arthur H venus du pays de « l’or noir ».

IntranQu’îllités, n° 2, mai 2013, 240 pages

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Anthologie : Voix hautes pour Tombouctou

Vingt-cinq poèmes venus de seize pays et quatre continents portent haut la ville sainte dans cette anthologie conçue et réalisée à Bamako, par l’écrivain et éditeur Ibrahima Aya, originaire de Tombouctou. Les phrases d’Albakaye Ousmane Kounta, grand poète tombouctien, celles du Français Yves Peyré, du Mauritanien Bios Diallo, du Camerounais Eugène Ebodé mais encore de l’Ivoirienne Tanella Boni, du Guinéen Tierno Monénembo, de l’Algérien Rachid Boudjedra, du Tchadien Noël Djékéry, ou du Tunisien Tahar Bekri, saluent la ville éternelle. Meurtrie par les assauts des fous de Dieu, Tombouctou renaît ici en poésie.

Voix hautes pour Tombouctou, Éditions Tombouctou, 2013
ISBN : 978-99952-53-08-0

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